Quand la Data Science et le Design d’Eastbay cartographient le transport informel d’Abidjan

Pour quiconque vit à Abidjan, le “Woro-Woro” est une réalité quotidienne. Ces taxis collectifs, bien que vitaux pour la mobilité de millions de personnes, représentent un défi logistique immense : leurs itinéraires sont fluides, leurs arrêts non officiels et leurs tarifs variables. Pour la plupart des applications de cartographie mondiales, ce réseau complexe est tout simplement invisible.

Depuis le mois de septembre, un projet ambitieux mené au sein de l’Université d’Eastbay cherche à changer cela. Intitulé “Projet Yassa-Bus” (un nom de code interne signifiant “chemin” en langue locale), cette initiative n’est pas un simple exercice académique. C’est une collaboration intense entre nos étudiants du Master (MSc) in Data Science et ceux de troisième année de Licence en Design Numérique.

Le défi était double. Premièrement, comment collecter des données fiables sur un système qui, par définition, n’est pas structuré ? Deuxièmement, comment visualiser ces données d’une manière qui soit réellement utile aux usagers et aux urbanistes ?

L’équipe du Laboratoire de Transformation Digitale (LTD) de notre pôle Informatique a relevé le premier défi. Plutôt que de s’appuyer sur des cartes existantes, les étudiants en MSc ont développé une micro-application légère de suivi GPS, installée volontairement sur les téléphones d’une centaine de chauffeurs de Woro-Woro partenaires dans la zone de Koumassi et Marcory.

Pendant trois mois, ils ont collecté des millions de points de données brutes. “Au début, ce que nous avions ressemblait à un plat de spaghettis numérique”, admet le Dr. Etienne Dubois, directeur du pôle. “C’était illisible. Le vrai travail a commencé lorsque nous avons appliqué des algorithmes de clustering, comme le DBSCAN, pour identifier non pas des routes, mais des ‘corridors de densité’ et des ‘points de congestion’ émergents.”

C’est là que notre pôle Design est entré en jeu. Une carte n’est utile que si elle est lisible. Les étudiants en Design UX/UI du Studio de Création et Identités Visuelles (SCIV) ont été intégrés dès le début.

Leur mission n’était pas de “rendre joli” le travail des ingénieurs. Leur mission était de le rendre humain. Ils ont mené des dizaines d’entretiens avec des usagers dans les gares informelles. Ils ont découvert que la préoccupation principale n’était pas la vitesse, mais la “prévisibilité” du temps d’attente et le coût.

Le résultat de cette collaboration est un prototype de tableau de bord dynamique. Il ne montre pas un itinéraire de bus fixe, mais une “carte de chaleur” en temps réel des flux de Woro-Woro. Les étudiants en design ont développé une nouvelle symbologie visuelle pour représenter l’incertitude : des lignes qui “vibrent” visuellement lorsque le trafic est imprévisible et se solidifient lorsque le corridor est fiable.

En ce mois de décembre 2023, le “Projet Yassa-Bus” arrive à une première conclusion majeure. L’équipe a produit un livre blanc détaillé, incluant les premières cartographies de densité du transport informel de Koumassi. Ce document a été présenté la semaine dernière à l’Observatoire de l’Urbain et des Nouvelles Économies (OUNE) de l’université.

Nous ne prétendons pas avoir résolu le problème de la mobilité à Abidjan. Ce serait naïf. Mais nous avons démontré quelque chose de fondamental au modèle Eastbay : lorsque vous mettez des analystes de données brillants et des designers empathiques dans la même pièce pour résoudre un problème local concret, ils ne créent pas seulement une carte. Ils créent du sens.

Ce livre blanc servira de base à la prochaine phase de recherche en 2024, et nous espérons qu’il sera un outil précieux pour les autorités de la mobilité urbaine. C’est notre rôle, en tant qu’université ancrée à Koumassi, de fournir l’expertise technique et la vision créative nécessaires pour comprendre la ville qui nous entoure.


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